Morts

avant

la

Mort

< Glisser pour tourner

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PROLOGUE

J’ai perdu mon travail en 2008. Ensuite, j’ai tout perdu et je me suis retrouvé à “vivre” dans le métro. C’est là que j’ai rencontré l’équipe Jour1 du Recueil Social de la RATP. Durant de longs mois, ils ont été les seuls avec les aides-soignants du CHAPSA de Nanterre à m’aider pour ne pas sombrer définitivement. C’est aussi grâce à ces agents du Recueil Social et à ma volonté de sortir de cet enfer que j’ai pu recommencer ma vie. Aujourd’hui, je travaille et j’ai un appartement. Je vais payer des impôts ! Si je n’avais jamais croisé toutes ces personnes, je vivrais encore dans le métro. Ou bien je serais mort... Ce qui est écrit dans ce livre est ce que j’ai vécu durant de longs mois. De longs mois sans aide réelle de la part des Espace Solidarité Insertion ni des associations. Ces photos sont ce que j’ai pu voir chaque jour de mes mois d’errance.
J-C

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Le métier

Je me suis souvent dit qu'il fallait que je parle de ce que j'ai vu durant toutes ces années passées auprès de SDF. J'avais de photos d'exclus de notre société. Des amis, qui connaissaient mon travail à la RATP et ma passion pour la photographie, m'avaient incité à témoigner. Mais comment faire ? L'idée d'un petit bouquin m’est venue. Je livrerais ici un témoignage qui sort du coeur, parfois animé de colère. Mes photos sont la réalité. Sans trucage, sans retouche. Des scènes fixées sur pellicule pour plus de véracité. Des photos qui ne sont pas des photos choc. Des photos difficiles mais qui ne montrent pas “l’extrême" car, lorsque je me trouvais face à "l'extrême", l'idée de photographier ne me venait pas à l’esprit. Photographier n'était pas mon travail et mon attention était monopolisée par la personne que j'avais en face de moi et qui avait besoin de nous. Nous : mes collègues et moi, agents de la RATP, venant de différents services, machinistes, agents de station ou agents de sécurité. Pour ma part c'est une inaptitude à mon emploi de mécanicien qui m'a conduit, après bien des difficultés, à obtenir ce poste au Recueil Social.

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Mes premiers contacts

Je me souviens encore de ma première matinée passée dans notre bus et de mon premier contact avec un SDF. Partis à 5h15, nous sommes 3. Arrivés Gare du Nord, nous nous dirigeons à pied vers de grosses poubelles à roulettes. Au sol, il a un amas de détritus, mais aussi, au milieu des sacs poubelles une forme différente. En nous approchant, je me suis rendu compte que c'était un homme enroulé dans son duvet...Quel choc ! J'avais confondu un homme avec un sac poubelle... Pourtant, avant d’arriver au Recueil Social, des SDF j'en avais vu, mais, à une exception près, je n'avais jamais vu les conditions dans lesquelles ils pouvaient vivre. "L'exception près" était un homme qui "vivait" sous un pont à Saint-Denis. Lorsque j'étais mécanicien dans le métro, chaque jour en rentrant du travail, je passais devant lui à moto. Chaque jour, je me disais qu'il faudrait que je m'arrête pour le rencontrer. Et puis, un jour, j'ai osé. C'était un anglais qui ne parlait pas un mot de français. Lorsque je suis arrivé près de lui, il s'est retourné vers moi et là j'ai découvert l'horreur... Cet homme était amputé des deux mains ! Et il vivait là, seul sous son pont. Il a voulu m'offrir un café servi dans une boite de conserve noircie par le feu. J'ai refusé, lui expliquant, ce qui est vrai, que je n'aime pas le café. Mais bien sûr, mon refus avait une toute autre raison... Je suis revenu le voir plusieurs fois avec des collègues. Cet homme nous a raconté sa vie de marin. C'est sur un bateau qu'il a perdu ses mains, s'est en arrivant en France qu'il c'est fait voler ses prothèses et s'est sous son pont qu'une nuit il c'est fait tabasser par une bande de jeunes qu'un adulte excitait. "Une sorte d'entraînement" nous dit-il. Avec l’aide d’une association, nous avions réussi à lui trouver un hébergement dans une péniche. Mais il est vite revenu sous son pont expliquant qu'il voulait voir le ciel. La péniche était un endroit trop confiné pour lui. Un jour, il disparut...

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Revenons à la Gare du Nord et à cet homme couché entre les sacs poubelles. Mes collègues le connaissaient. Ils savaient qu'il dormait là. J'aurais pu passer plusieurs fois devant lui sans jamais le voir, avec comme seule excuse la faiblesse de l'éclairage. Mais en fait c'était mon regard qui n'était pas habitué. Par le manque d'expérience mais aussi sans doute par le refus de voir. Ce refus de voir nous l'avons tous ou l’avons tous eu. Ce matin là, en juillet 2001, je me suis retrouvé face à la réalité. J'ai ouvert les yeux. C'était difficile, mais j'ai voulu aller plus loin. Dans la matinée, nous avons rencontré d'autres SDF. Certains sont venus avec nous, d'autres ont refusé. Avec l'un d'entre eux, mes collègues (moi je restais en retrait pour apprendre) ont beaucoup insisté pour qu’il vienne. C'était un jeune homme, grand et fort, qui ne parlait pas. "Habillé" de lambeaux de tissu, il dégageait une odeur incroyablement forte. Mes collègues, avec leur savoir faire, ont réussi à le faire monter dans notre bus. Je ne comprenais pas pourquoi tant d'insistance. Pour moi, cet homme ne voulait pas venir, un point c'est tout ! C'est une fois arrivés à Nanterre, au CHAPSA (Centre d'Hébergement et d'Accueil pour Personnes sans Abri) que j'ai compris. L'aide soignant, en voyant ce jeune homme, a remercié mes collègues pour le travail effectué. Il m'a expliqué que sans leur insistance, cet homme ne viendrait jamais prendre sa douche, se changer et se soigner. Et cela faisait des mois qu'il n'avait pas vu de douche ni eu de soins. L'arrivée au CHAPSA fut un autre choc pour moi. Des locaux sinistres, des personnes complètement cassées assises sur des bancs à ne rien attendre. Certains sont amicaux, d'autres râleurs. Presque tous se déplacent avec difficulté. Nous, nous conduisons nos "clients" (c'est ainsi que l'on nomme les SDF pris en charge par le Recueil Social) vers les douches. Tout est délabré. Même les corps... Et notre travail s'arrête là. Retour au dépôt, le bus vide. C’est ainsi que se termine ma première journée de travail auprès des SDF.

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Les jours suivants

Les journées ont suivi. Toutes un peu pareilles. Départ du dépôt vers 5h15. Visite des stations. Il y a plusieurs possibilités. La première est d'aller là où nous savons qu'une ou plusieurs personnes nous attendent. Des habitués qui comptent sur notre service, Le Recueil Social, pour les aider à vivre, à survivre. Mais il y a aussi les stations visitées au hasard ou bien visitées sur demande du PC (le PC est un service qui reçoit les demandes des différents services de la RATP). Les personnes qui acceptent de monter dans notre bus, le font pour qu’on les conduisent prendre un petit déjeuner, une douche, voir un docteur. un travailleur social, changer de vêtements ou bien se laver. Nous les déposons dans des lieux nommés : E.S.I (Espace Solidarité Insertion) qui sont des lieux d'accueil de jour où se retrouve toute la misère de Paris. Grande ou petite, s’il peut y avoir des différences dans la misère. Plus tard j'apprendrai qu'effectivement, il y en a... Mais quelques “clients” choisissent de venir avec nous tout simplement pour ne pas rester seuls une journée entière. Dans notre bus ils trouvent réconfort et écoute. Ils trouvent des gens qui les voient comme des êtres humains, pas comme des exclus et qui leur parlent franchement, qui les font rire. Et rire est rare pour un SDF. Ils trouvent aussi la sécurité. Leur monde parallèle au nôtre est un monde de violence où les plus faibles subissent. Plus un SDF est fragile ou faible, plus il sera exclu. Dans notre bus, ils peuvent aussi trouver des moments de convivialité. Lors de mes débuts au Recueil Social, midi et soir, nous avions des repas à distribuer dans le bus. Repas fournis par un ESI. Les SDF appréciaient beaucoup ce repas complet : entrée, plat, fromage et fruit. Bien sûr, parfois, ils râlaient un peu. On peut être à la rue et ne pas aimer tout ce qui se mange. Les repas étaient servis sans boisson... Mais les bouteilles tournaient et tournent encore et tourneront toujours. Aujourd'hui, nous n'avons plus grand chose à leur proposer. Les repas servis dans le bus ont été supprimés. La raison reste en obscure. Seuls nos collègues travaillant la nuit ont de la nourriture chaude à distribuer aux SDF, qui est fournie par une association. Au Recueil Social, nous n'avons plus que quelques gâteaux, du café et de la soupe à proposer. Un simple petit en-cas souvent très apprécié. Mis à part la disparition des repas, dix ans après mon arrivée dans ce service, rien n'a changé. Dix ans après il n'est pas rare que de voir les mêmes personnes qu'à mes débuts. Les visages vieillissent. Les corps se courbent, Les jambes se raidissent. Les voix s'effacent. Les regards se vident. Les maladies dévorent... Pourquoi ? Pourquoi tout ceci alors que tout le monde fait tout pour que cela change...?

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Peut être parce que personne ne fait quoi que ce soit pour que cela change, ou peut-être parce que le Recueil Social s'occupe des personnes les plus désocialisées donc les plus difficiles à "placer". Il est compliqué de prendre en charge ces personnes. Je peux même dire que certains centres d'accueil préfèrent ne pas les accueillir... Les ESI ne nous ouvrent pas toujours grands les bras lorsque nous arrivons avec une personne très dégradée. Parfois les regards s'assombrissent dès notre arrivée. "Un cas lourd...". Evidemment s'occuper d'une personne qui a deux jours de gastro tout au long de son pantalon est plus compliqué que de s'occuper d'une personne presque "propre sur elle". Pourtant l'un comme l'autre vit... Parfois, on nous a même demandé pourquoi l'on amenait cette personne dans cet ESI plutôt qu'au CHAPSA de Nanterre. Un peu comme si le CHAPSA était une poubelle où l'on déposerait ceux que l'on ne veut pas voir dans son ESI. Et lorsque la personne est acceptée dans l’ESI mais jugée "trop encombrante", il y a plusieurs façons de s'en débarrasser. La première est de la faire attendre. Un SDF ne peut pas rester plus de quelques minutes à attendre dans une pièce assis sur une chaise. Souvent cette pièce est surpeuplée. Alors, il part car il ne supporte pas cette promiscuité ou tout simplement il part parce qu’il a peur des gens qui l’entourent. Un SDF est une personne faible et comme les ESI acceptent tout le monde, et le plus souvent des gens valides et forts, le SDF craint les vols, voire les coups. Il préfère donc partir avant d’avoir eu des soins d’hygiène. Une autre façon de se débarrasser de cette personne est de ne rien lui proposer: l'infirmière n'est pas là, il n'y a plus de café, pas de repas, les douches sont bouchées, le travailleur social est surbooké, etc... Encore une façon de se débarrasser d'un SDF encombrant est de dire: "il est 11 h et l'on ferme entre midi et deux, on ne pourra pas s'occuper correctement de cette personne en si peu de temps". Et oui ! la plupart des ESI ferment le midi. Pire, elles sont presque toutes fermées le week-end et les jours fériés ! Alors lorsqu'on dépose un SDF vers 11h dans une ESI, on sait, selon l'ESI et ses horaires, s’il ne sera ou pas pris en charge. Sauf cas exceptionnel, à midi, il sera mis dehors comme tous les autres, forts ou faibles. Il nous appartenait à nous, agents du Recueil Social, d'éviter ces lieux à l’accueil défaillant. L’offre d’accueil s’en trouve fortement réduite. Mais alors, à quoi servent ces centres d’accueil s’ils refusent certaines personnes et s’ils ont des horaires et des jours d'ouverture réduits ? A augmenter la charge de travail des aides soignants du CHAPSA. Car il n'y a qu'au CHAPSA qu'ils acceptent les cas lourds. Une grande majorité des ESI fonctionnent ainsi. Mais il y en a deux ou trois sur lesquelles nous pouvons vraiment compter. Sur les dix-sept auxquelles la RATP apporte son aide. Chaque week-end nous rencontrons les mêmes problèmes pour trouver où déposer un de nos clients. Et les jours fériés c'est bien pire ! Sans le CHAPSA et les deux ou trois ESI efficaces, nous ne pourrions pas travailler. La plupart des ESI fonctionnent aux horaires de bureau, un peu comme si un SDF avait trouvé la misère comme job, un job qui fait la pause déjeuner, qui ne finit pas trop tard le soir et qui part en week-end... Pourtant, c'est bien tous les jours et à toute heure que les SDF ont besoin d'aide.

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Pourquoi ?

Les ESI sont le plus souvent des services gérés par de grandes associations. De grandes associations qui brassent plein d’argent. Et pour avoir cet argent, il faut des résultats. Comme pour une entreprise ! Et c’est là qu’on comprend mieux. Pourquoi accueillir des SDF malades, puants et alcoolisés alors que l'on peut remplir ses locaux avec des gens bien moins encombrants ? Beaucoup de gens moins encombrants. Et il y en a ! Il suffit d’aller dans l'un de ces lieux pour s'en rendre compte. Bon nombre de ces ESI sont en fait des lieux de passage pour migrants ou des travailleurs clandestins. lls y trouvent des douches, des soins, des vêtements, etc... Tout ce qui normalement est prévu pour les gens vivant dans la rue : les SDF. Les faibles, les fragiles ne trouvent plus leur place dans ces ESI. Ils sont souvent stigmatisés par les autres occupants et se font virer par ceux-ci. Les faibles, les fragiles ne veulent pas rester là où certains squattent avec leur force et leur violence. C’est difficile de parler ainsi, mais c'est la vérité. Les gens meurent dans la rue parce que d'autres "vivent" à leur place. Ces migrants ou ces travailleurs clandestins squattent les ESI et les centres d'hébergement de nuit. Une "mafia" s'est organisée autour de tout ça. Les “bonnes adresses” s'échangent. Ces centres d'accueil entretiennent ce système qui exclut les plus démunis. Toujours dans le but d'avoir de bonnes statistiques pour obtenir de bonnes subventions. Cette solution est une solution de facilité. D’un côté, pas de cas lourds à traiter et des locaux pleins à craquer de personnes sans grands besoins : une douche, un café ou une prise pour recharger son portable. De l'autre côté, une douche avec souvent un besoin d'assister la personne, des vêtements propres, des plaies à soigner, des poux ou une gale à traiter, des démarches à entamer, etc... Chacun doit être secouru et nous comprenons qu'il est impossible aux ESI d'accueillir un grand nombre de personnes avec de tels besoins. Mais il est incompréhensible lorsque nous déposons une seule personne avec de gros problèmes qu’elle ne soit pas prise en charge correctement. Il faut du temps pour s'occuper de cette personne. Et trop de temps passé avec une seule personne fait baisser le “rendement” ! Voilà le cercle vicieux dans lequel sont tombés certains ESI.

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Et les SDF dans tout ça, que deviennent-ils ? Des fardeaux... Car moins on les aide, plus ils se dégradent. Et plus ils se dégradent plus ils s'enfoncent et le retour en arrière devient impossible. Mais il ne faut pas se leurrer, pour la plupart des gens que nous rencontrons au Recueil Social, le retour à une vie normale est impossible. Vu la situation il serait utopique de penser le contraire. Une personne fortement désocialisée, ne peut pas, avec les petits moyens mis en oeuvre, revenir à une vie "normale". Si l'on ajoute les problèmes d'alcool et de drogue, la solution n'existe pas. Un alcoolique inséré dans notre société a le plus grand mal à sortir de cette galère. Alors comment imaginer qu'une personne vivant à la rue ou dans le métro, avec tout ce que cela comporte, puisse se sortir de l'alcool et ou de la drogue ? J'ai vu des SDF partir pour une cure de désintoxication. En général, tout se passe bien. Mais une fois la cure terminée, où retournent-ils...? Dans le métro. Pareil pour les soins. Un SDF soigné pour diverses maladies est remis dehors une fois "guéri". Sans suivi, tout cela est totalement inefficace. Sauf peut être pour ceux qui encaissent le chèque... Car tout cela ne doit pas être gratuit ? J'ai vu des personnes fortement désocialisées retrouver un soupçon de lucidité après quelques jours d'hospitalisation. lls deviennent plus causants, retrouvent le rire, restent propres. Hélas ! Cette lucidité et ce “retour à la vie” disparaissent rapidement lorsque ces personnes se retrouvent dans leur quotidien destructeur. Le métro les protège du froid mais le métro les tue à petit feu. Certains d'entre eux ne savent plus quel jour on est, quelle heure il est, quel temps il fait. Tout ceci est très grave. Si nous n'étions pas là pour les sortir un peu de cet enfermement, ils dépériraient encore plus vite. Je peux, encore une fois, montrer du doigt certaines associations, celles qui ne trouvent rien de mieux que de porter des repas aux SDF installés sur les quais du métro. C'est très destructeur. Mais certaines associations sont très puissantes et il est impossible de les empêcher de se donner bonne conscience en distribuant de la nourriture à leurs “habitués” sur les quais du métro... Entretenir des SDF dans un quotidien qui les tue à petit feu est irresponsable. Tout être humain a besoin de la lumière du jour pour vivre. C'est vital. Et où sont les toilettes sur ces quais...? Ce sont les rigoles ou les évacuations des robinets installés un peu partout dans le métro qui servent de toilettes. Pire, de nombreux SDF descendent sur les voies pour faire leurs besoins. C'est extrêmement dangereux. Surtout pour une personne alcoolisée. Et l'hygiène dans tout ça ? Inexistante bien sûr ! Aussi bien pour les SDF que pour les voyageurs qui souvent n'en peuvent plus de ces odeurs horribles qui empestent les couloirs du métro. Peu d'entre eux osent se plaindre. Je pense qu'ils souffrent d'un sentiment de culpabilité. Qui oserait se plaindre du comportement d’un SDF ? Alors, le plus souvent, les voyageurs qui pourtant paient cher leurs titres de transport subissent ces désagréments sans rien dire. Grâce à ce travail au Recueil Social, je n'ai plus ce sentiment de culpabilité. Parfois je me mets à la place des voyageurs qui doivent supporter des transports défaillants mais en plus puants et sales. Le métro est un enfer pour les gens qui y vivent mais aussi, parfois, pour les gens qui y voyagent.

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Le politiquement correct

Je disais que les SDF n'ont plus de repère, mais s’il y a une chose qu'ils savent bien, c’est qui est la personne qui dirigeait le pays. Ils ne l'aiment pas. Mais alors pas du tout ! Et encore, peu sont au courant des paroles tenues par notre ancien Président:" Deux ans après mon élection, plus personne ne dormira dans la rue ”... (Aujourd’hui, le silence est de mise.) Et pourtant, il paraît, mais nous qui sommes sur le terrain n'avons rien constaté, que de gros moyens ont été donnés aux associations pour faire reculer la misère en France. Si ces gros moyens ont été offerts, à quoi ont-ils servi ? Si on me le demandait, je dirais "à rien" car je n'ai constaté aucun changement. Quoique si, certaines choses ont changé, mais en mal. Mais alors... A qui ont profité ces moyens ? A qui profite la misère...? Donc les SDF n'aiment pas notre ancien Président. Mais que les autres politiciens ne se réjouissent pas; ils ne les aiment pas non plus. Sauf une, celle qui aux yeux d'un bon nombre d'exclus serait leur sauveur, celle qui va virer les “clandos, les sans papier pour laisser la place aux Français”. Tels sont souvent les propos de nombreux SDF. Beaucoup voient dans l'extrême droite la solution à tous leurs problèmes. Encore un résultat de la prise en charge minable de tous ces exclus ! Un jour un SDF m'a posé cette question : "Pourquoi donne-t-on des logements aux sans papier alors que moi j'ai des papiers et qu'on me laisse à la rue?" Je n'ai pas su répondre... Effectivement, pourquoi cette situation ? Peut-être parce que les sans-papier sont fortement soutenus par des associations, des syndicats, des partis politiques et des artistes. Peut-être est-il plus facile de se voiler la face devant la grande exclusion plutôt que de prendre réellement les choses en mains ? Aussi admettre que des gens en France vivent dans la grande voire dans la très grande exclusion n'est sans doute pas très bon pour gagner les élections. Ne pas soutenir les sans-papier vivant dans la précarité ne serait pas bon non plus pour gagner les élections. Le politiquement correct ferait-il porter des oeillères ? Et les artistes... Les artistes donneurs de leçons qui croisent les SDF à Saint-Germain des Prés en évitant de croiser leurs regards... Combien de ces artistes ont, hors du champ des caméras, serré une main crasseuse et échangé quelques mots ? Ce n'est sans doute pas une généralité car certains artistes, aux dires des SDF, sont très sympathiques. Mais alors qu'attendent-ils pour se pencher réellement sur le problème de la grande exclusion, eux qui ne sont tenus à rien et qui ont accès à tout ? Ou bien sont-ils aussi tenus par le politiquement correct ? Refuser le politiquement correct pourrait faire baisser la vente d'albums ou de livres ? C'est ça ? Si c'est ça, où est leur conscience...?

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Je noircis le tableau car je pense sincèrement que tout tourne autour d'un manque d'information. Et l’information est le travail des journalistes. Les journalistes savent faire pleurer dans les chaumières à l'approche de Noël, mais combien d'entre eux s'intéressent vraiment aux problèmes de SDF ? Nous en avons vu des journalistes au Recueil Social. Beaucoup moins qu'autour d'une équipe de foot boudeuse (...), mais nous en avons vu. Pour les accompagner sur le terrain, les responsables du Recueil Social choisissent parmi leurs “meilleurs” éléments. Ils ne m'ont jamais choisi pour être interviewé... Et même si le journaliste recueille les bonnes informations, est-ce qu'il va les retranscrire de façon exacte ? Est-ce vendeur d'écrire cette vérité ? Est ce une bonne chose d'annoncer que les aides données ne vont pas en totalité là où elles devraient aller ? Mais en attendant des femmes et des hommes dorment dans la rue ou dans le métro, dans des conditions d'insalubrité et d'insécurité incroyables. Et si simplement on nous cachait la vérité, à nous Français moyens mais aussi aux élites...? Il suffit de voir le CHAPSA de Nanterre lorsqu’un Préfet vient visiter les locaux : c'est propre, vide et silencieux. Les "gueux" ont disparu... Ne serait-ce pas une petite manipulation ? Les élites devraient faire des visites surprise dans ce genre d'endroits pour se rendre compte de ce qu’est le social aujourd'hui. Ce sont les élites, politiques ou pas, qui ont la possibilité de changer les choses. Eux qui vivent parfois dans des palais... Et dans les palais on est bien, on ne risquent pas de glisser sur une gerbe. Quoique...

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QUELQUES BRIBES DE VIES...

Papi Chocolat... Papi Chocolat malgré son âge,plus de 80 ans, vit a la rue. Lorsque nous le prenons en charge, personne ne veut l'accueillir. Seul le personnel du CHAPSA accepte de le soigner. Papi Chocolat est un cas très lourd. Nous l'avons baptisé ainsi à cause de son aspect. Papi Chocolat a été opéré des intestins. Il vit avec une poche et vivre dans la rue avec une poche n'est pas simple. La poche se remplit rapidement, puis se déchire et se vide. Alors tout se vide sur lui et lorsqu'il dort, il se tourne et se retourne pendant des nuits et des nuits... Au bout d'un certain temps il est couvert d'excréments qui lui donnent un aspect d'homme chocolat. D'où son surnom... L'odeur est horrible. Pas question de l'emmener dans une ESI. Elle le refuserait. Alors il finit toujours au CHAPSA. Là bas il est lavé et changé. Je me souviens du premier contact que j'ai eu avec cet homme. Un pépé sympathique entouré d'une odeur insupportable. Nous le montons dans notre mini-bus pour le conduire au CHAPSA. Sous le tunnel de La Défense le pépé fait une crise. Il se retrouve au sol les membres crispés et tremblants. Grande inquiétude... Au lieu de le déposer au CHAPSA nous décidons de le déposer aux urgences de l'hôpital Max Fourestier : " Oui ? C'est pour le monsieur couché là dans votre bus ? Il a quoi ?", nous demande !a personne de l'accueil très dérangée par l'odeur. "Vous l'avez trouvé où ? A Paris ! Mais... pourquoi vous l'apportez ici à Nanterre ?". "Parce que c'est sous le tunnel de La Défense qu'il a eu sa crise". "Oui, mais il vient de Paris, il faut l’amener dans un hôpital parisien". "NON ! C'est ici que nous sommes, c'est ici qu'il doit être pris en charge !" Nous avons dû sortir Papi Chocolat nous-mêmes de notre bus, sans aide du personnel de l'hôpital. Il a disparu dans un couloir assis sur un fauteuil roulant. Nous ne connaissons pas la suite.

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Et que dire aussi de ce jeune toxicoman tellement rongé par la maladie, la drogue et l’alcool au point qu'il ne pouvait presque plus marcher, qu’il ne pouvait plus s'asseoir ? Un jeune de banlieue qui avait animé les centres aérés avant d'attraper le SIDA et de sombrer dans la drogue. Nous l'avons conduit aux urgences où la prise en charge fut "légère". L'infirmière pas très agréable nous demanda de lui ôter son blouson de cuir. En quelque sorte de faire son travail... Les mains de ce jeune homme étaient tellement gonflées et couvertes de plaies, peut-être des ulcères, qu'elles ne passaient que difficilement par les manches. Le jeune homme poussait des cris de douleur. L'infirmière nous tournait le dos...Sous le blouson, grouillait une colonie incroyable de poux de corps. Nous avons réussi à asseoir le jeune homme sur un fauteuil roulant avant que l'infirmière ne l'emmène. Et ce jeune homme très fragile refusé par les ESI parce qu’il avait un rat comme animal de compagnie. La seule aide qu’il a obtenue et ce après une bonne demi heure de négociation avec le directeur de l’ESI : “Prends le train pour Arras. Là bas il y a de la place. Je le sais, j’y ai travaillé ! Ou bien donne ton rat à quelqu’un.” J’ai beaucoup d’exemples semblables, même avec nos habitués. Comme cette vieille femme tellement courbée qu'elle ne doit pas faire plus d'1m10. Très précieuse, elle ne veut boire que du champagne. Très exigeante, elle ne fait que râler. Ce vieil homme qui passe ses matinées dans notre bus à boire des cafés et fumer les cigarettes qu'il taxe aux passants dès qu'on arrête notre bus. Il est l’un des rares à avoir un lit chaque nuit. Cet autre vieil homme aux pieds rongés par la maladie et qui dégage une odeur pire que celle de la mort. Pourtant, il refuse de se soigner et ne vient avec nous que lorsque l'on insiste lourdement. Ce jeune homme né avec un humour incroyable, mais qui, complètement dépendant de l'alcool et de la drogue, ne trouve sa place que dans le métro. Cet autre personnage qui depuis des années traîne dans les rues de Paris ou dans le métro à taxer de quoi fumer et a faire la manche pour acheter son rhum. Il y en a des dizaines comme cela qui depuis des années attendent qu'enfin quelqu'un leur trouve une solution. Et il y a J-C. Il est la seule personne qui a vécu tout cela et que j’ai vu s’en sortir. Une seule... En 12 ans de travail auprès de cette population. Beau résultat !

REMERCIEMENTS à Yannick, Line, tous mes collègues du Jour1 et Quentin (créateur du site)

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